L'art au service de la phobie sociale.

Juste la fin du monde

Louis (Gaspard Ulliel) a quelque chose à dire à sa famille. Il ne les a pas vu depuis 12 ans. Il envoie des cartes postales pour les anniversaires. Celles, impersonnelles, si peu intimes que le facteur, s’il le voulait, pourrait lire. Il appelle, parfois. Il n’habite pas loin, mais il ne veut pas être physiquement là. Il a professionnellement réussi, ses frères et soeurs, moins. Son absence est-elle pourtant témoignage de condescendance ? Snobe t-ils les siens car ils sont moins brillants ? On ne le sait pas. Louis ne parle pas. Sauf aujourd’hui. Aujourd’hui, il a quelque chose à leur dire. A tous.

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Il est venu, exprès. Il a pris, l’avion, puis le taxi. Sa soeur aurait pu venir le récupérer. Elle aurait voulu venir le récupérer. Mais Louis garde ses distances. Même quand il arrive, à midi pile, il est encore plus loin que lorsqu’il n’était pas là. On le prend dans ses bras. On ne lui en veut même pas. Etre liés par le sang signifie t-il qu’on est redevables à jamais de ceux avec qui l’on a grandi ? C’est la problématique posée, inlassablement, par Dolan. Doit-on être reconnaissant de celle qui nous ont enfanté, ou, au contraire, la haïr pour cela ?

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Le repas commence. Le drame prend forme, marqué par des repères temporels (l’horloge qui sonne, les différents plats, de l’entrée au dessert). En tant que spectateur, on est pendus aux lèvres de cet homme constamment au bord des larmes qui a quelque chose à dire. Il confronte les membres de sa famille, un à un. Tente de rattraper le temps perdu en écoutant des anecdotes qui ne peuvent que lui échapper. Sa petite soeur (Léa Seydoux), devenue femme, qui regrette son absence aussi bien qu’elle l’admire. Son grand frère, Antoine (Vincent Cassel), distant, froid, simplement déçu. La femme de son grand frère (Marion Cotillard), qui sait mais qui ne dira pas. La mère (Natalie Baye), pareille à celles représentées par Dolan. Excentrique, gauche, dont le débit de parole frise l’hystérie. Elle se noie dans des mots dont tout le monde se fout, pour égayer l’instant qui pourrait marquer les dégâts du temps. La mère, chez Dolan, n’est jamais que cette cinquantenaire un peu larguée dont on exècre la maladresse. Elle (jamais accompagnée du père) est son leitmotiv. Ce modèle si fragile mais si fort à la fois. Cette enfanteresse qui ne peut que nous décevoir tant on mise en elle.

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Le repas continue, marqué par des intermèdes d’une puissance inouïe,  nous confrontant bien malgré nous à toutes formes d’émotions. On est ému aux larmes car les paroles sont dures et qu’elles sont les miroirs de nos propres vies. Puis, on rit, car la réplique donnée dédramatise la situation catastrophique. On se reconnait. On se reconnait dans ces scènes de la vie courante. On se reconnait dans cette classe moyenne, que l’on soit bourgeois ou d’un milieu moins aisé. On se reconnait car tout est sans artifices. Dolan a cela d’un prescripteur qu’il n’a besoin de rien d’autre que de véracité pour faire de grands films. Il met en scène la vie, telle qu’elle est. On rentre dans l’intimité des personnages. Ceux qui, en apparence, auraient pu être nos voisins ou nos amis. Il auraient pu être nous. Ces citoyens lambda qui s’autorisent à remettre en question leurs rapports.

On perçoit dans ses longs métrages à la fois une profondeur digne de certains films d’auteurs et une légèreté digne d’une comédie. Dolan n’est pas seulement ce Canadien qu’il est tendance d’apprécier car il est jeune, talentueux et accessible. Il est cet artiste qui n’essaie pas de tricher pour répondre à des conventions cinématographiques encrées, freins à la créativité, et, finalement, à la modernité.

Le repas prend fin. Les lumières se rallument. Autour de moi, les spectateurs sont sans voix. J’aurais aimé détester. Trouver à redire sur un thème sur exploité. Mais, comme les autres, je trouverais malhonnête de critiquer. Dolan s’inscrit déjà parmi les entités, dont on peut ne pas apprécier le style, les obsessions, mais dont on ne peut renier le talent.

 

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