Billets de mauvaise humeur

J’ai 25 ans, je ne veux pas d’enfants et tout va bien, merci.

J’ai 25 ans et je ne veux pas d’enfants. « Toujours pas ? », les gens me demandent avec un air interloqué. Puis, ils ajoutent : « ça viendra », pour me rassurer, mais aussi et surtout pour se rassurer. Rejeter la maternité, c’est violer la norme. Rejeter la maternité, c’est mépriser le bonheur supposé de ceux avec qui nous partageons notre vie quotidienne. Rejeter la maternité, ce n’est pas normal. Ne pas être mère, ne pas le vouloir, est considéré comme une transgression. Et toi, ça va sinon ? Moi ça va très bien, je vous assure. Et même si l’on suppose à celle qui ne veut pas enfanter un passif douloureux ou une défaillance physique, croyez-moi, ça va on ne peut mieux. Ne pas vouloir être mère ne relève pas nécessairement d’un traumatisme ou d’une soif de révolte.  Tout le monde peut s’octroyer le droit de ne pas rendre la vie qu’on lui a donnée. Peu le font.

Pourquoi ? Car être une mère est une injonction sociale. La femme sera d’abord fille, puis femme, puis mère et enfin grand-mère. C’est sa destinée. La société occidentale contemporaine imposera à celle qui refuse ces rôles un sentiment de regret. Volontairement ou inconsciemment, elle sera soumise, en plus d’un devoir de justification, à un travail de culpabilisation.

La mère : une narcissique qui s’ignore ? 

Un des principaux arguments avancés en la défaveur de la femme qui refuse de donner la vie, notamment, est l’égoïsme dont elle fait preuve. On lui suggère ainsi que ne pas mettre au monde d’enfant signifie qu’elle n’est préoccupée que par sa personne. On ne pense pas au fait, donc, que la femme désireuse d’enfant veuille elle aussi répondre à des désirs purement narcissiques. Dans Le choix d’une vie sans enfants, Charlotte Debest a interrogé des femmes sur les raisons invoquées à être mère. Parmi elles figurent  « rendre la vie de tous les jours plus belle », « faire perdurer sa famille », « transmettre ses valeurs, son histoire, etc », « l’amour et l’affection qu’il nous apportera lorsque l’on vieillira », « rendre plus solide la relation de couple ».  « Faire le cadeau de la vie à quelqu’un » a été évoqué peu de fois. Trop peu, en tout cas, pour que l’on puisse considérer que mettre au monde un enfant soit de la part de la majorité des mères un acte purement altruiste.

La femme sans enfants : une féministe qui sommeille ?

En se donnant ainsi le beau rôle, les partisanes de la procréation suggèrent aussi qu’avoir la possibilité de porter un enfant biologiquement signifie que l’on doit en porter un. Pourtant, disposer d’un appareil reproducteur n’oblige pas à l’utiliser. Et ne pas l’utiliser ne signifie pas non plus que l’on est révolté.  Une femme nullipare est souvent assimilée à une féministe militante, le refus d’enfanter étant vu comme l’une des solutions lui permettant d’être considérée comme vraie égale des hommes et pas comme personne ou un corps reproducteur. Le reste du temps, on déduit que la femme qui n’a pas d’enfant est victime d’ « anomalies », homosexualité et stérilité faisant partie, pour une minorité traditionaliste, sectaire et conformiste, de ces dérèglements. Une femme normale et en bonne santé est en effet supposée être naturellement désireuse d’enfant.

La société au service de la maternité ? 

C’est du moins ce que la société attend d’elle, d’où le fantasme de vie riche et épanouissante créé autour de la maternité. Dans le même temps, l’initiatrice des fantasmes défavorise celles qui  y cèdent. Une étude a en effet montré que le salaire d’une femme diminue de 4% après qu’elle ait accouché. Celui d’un homme, lui, augmente de 6%.

Pour autant, combien, parmi celles qui ont engendré, avoueront regretter d’avoir sacrifié leur existence ?  Vice, dans un récent article, révèle qu’elles sont 3% à assumer que « les avantages d’être parent ne priment pas sur le coût et le travail que cela implique. »  Et, si la plupart des femmes répondront avec un air comblé et des yeux cernés qu’avoir enfanté est la plus belle chose qui leur soit arrivé, une minorité plus lucide affirmera qu’elle est avant tout une longue série de souffrances. L’une d’elles dit d’ailleurs : « Du jour où il est né, j’ai marché avec une pierre autour du cou ».

L’accouchement est irréversible. 

Et l’absence d’indépendance est en effet une des raisons qui pourraient pousser toute femme saine d’esprit à refuser de subir la maternité et la longue plongée vers le désespoir qui s’ensuit.  L’absence de vie sexuelle post grossesse, la dépression (11 à 20% des femmes passent par cette étape), le manque de sommeil, le manque d’énergie et la prise de poids en sont d’autres.

 Et puis, il y a aussi la mort. L’écrivaine Camille Laurens explique que la naissance est une co-naissance : la mère vient aussi au monde. Mais, par cette même naissance, elle donne aussi la mort à la femme sans enfants qu’elle était et à ses caractéristiques (spontanéité, liberté, assurance).

Selon une étude de la revue Nature Neurosciences, la maternité ferait aussi disparaître pour un temps les facultés intellectuelles, la grossesse entraînant des « modifications de taille et de structure de la substance grise dans des zones associées à la cognition sociale. » Une compression de matière grise dans ces régions supposant une « spécialisation » à la faveur de l’enfant et au détriment des autres et de soi.  Il semblerait que ces modifications perdurent dans les deux années qui suivent la naissance de l’enfant. Pendant au moins deux ans de sa vie, donc, la mère subit les effets néfastes de sa progéniture, qui l’abêtissent et l’isolent.

« la femme sécrète son propre désespoir tout au long de ses maternités, de ses conjugalités »

Cette double exploitation des femmes (aussi bien par le système capitaliste que le système patriarcal) donne naissance à une vie pour mettre fin à une autre. La maternité, censé être le choix le plus personnel qu’une femme soit amenée à faire au cours d’une vie, est en réalité une obligation collective à laquelle elle décide ou non de céder. Pour les comprendre, une gynécologue a dit un jour : « je vous souhaite beaucoup de courage pour affronter les personnes qui n’acceptent pas des choix de vie qui ne sont pas les leurs ».  Mais encore faut-il savoir que l’on peut choisir de ne pas être mère : en France, seulement 5 % des femmes décident de ne pas avoir d’enfants.

J’ai 25 ans. Je ne veux pas d’enfants et moi ça va, merci.

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6 réflexions sur “J’ai 25 ans, je ne veux pas d’enfants et tout va bien, merci.

  1. Merci pour cet article ! Parce que je ne veux pas d’enfant non plus, jamais. Même si j’aime un homme qui lui en voudra, je refuserai. Avoir un enfant c’est ne plus avoir de vie pour soi même et tu l’as très bien dis. Alors merci pour cet article, car personne n’en parle, mais c’est important, très important pour notre statut de femme. Et combien d’enfants subissent la maltraitance car ils n’étaient pas désirés, que les mères ne savent pas s’en occuper. Mettre bas, donner la vie oui, mais pour que l’enfant soit heureux et épanouit, prêt à affronter la vie.

    Aimé par 1 personne

  2. Cc je disais la même chose que toi au même age que toi, à la réflexion je serais bien incapable de te dire si je le pensais profondément, mais ce dont je me rappelle c’est que j’étais révoltée par cette injonction sociale. A présent j’ai 2 enfants et tout va bien, aussi parce que j’ai le sentiment intime que ce choix de vie ne m’a été dicté par personne d’autre que « moi m’aime » ! Je ressens la même pression pour les femmes célibataires (qualifiées de vieilles filles ou encore mieux de frigides), les mères qui choisissent de faire carrière (arrivistes), celles au foyer (feignasses ou cruches) et j’en passe ! La personne la mieux placée pour savoir ce qui est bon pour toi c’est toi même, et le reste on s’en balance ! La véritable liberté se situe là ; )

    Aimé par 2 people

  3. Merci!
    Cette quasi obligation d’enfanter est une vraie plaie à vivre au quotidien.
    Je pensais comme toi… Et je suis en train de changer d’avis. Mais c’est mon choix et c’est surtout pas à cause de cette pression. C’est même elle qui me fait encore douter.. Ca et l’accouchement ultra médicalisé où ton corps ne t’appartient plus, où tu as un alien qui sort de ton intimité alors que tu es exposée comme un poule pondeuse devant tout un parterre de médecins..

    Bref, chacune fait le choix de son corps et ne devrait pas être jugée là-dessus!

    Petit point supplémentaire sur les nullipares: arrive un âge où plus aucun recruteur ne voudra t’embaucher… Et oui, tu arrives à un âge où tu vas forcément pondre et leur claquer un congé maternité dans la figure…

    Aimé par 1 personne

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