L'art au service de la phobie sociale.

Comment la littérature a progressivement fait mourir ma vie sociale.

Je ne suis pas adepte du manichéisme. La vie est pleine de justes milieux, je le sais. Depuis que j’étudie la création littéraire, on me le répète d’ailleurs comme un sempiternel sermon : « La sociophobe, la vie est faite de demi-mesures, rappelle t’en lorsque tu écris».

Pourtant, je l’ai bien remarqué : depuis que je lis (j’entends par lire, depuis que je fais partie de cette catégorie de gros lecteurs qui consomment plus de trois livres par mois) ma vie sociale a littéralement rétrogradé ; et ça, demie-mesure pu pas, c’est indéniable.

Pour faire un bref topo, avant, j’étais une jeune fille de 22 ans à l’alcoolisme mondain et à la drogue festive, l’ensemble ingéré en grande quantité en soirée mais jamais seule. Je passais la plupart de mes journées de week-ends à cuver ou descendre plutôt qu’à m’intéresser à toute forme de stimuli intellectuel- aussi peu périlleux soit-il.

Et puis, j’ai commencé à lire. Plus.  Certains parlent de leur première vraie expérience de la littérature comme d’un coup de foudre. Ils tombent sur un livre qui les passionne (souvent c’est un roman) et alors cette passion devient si prenante qu’ils en négligent le reste. Pour moi, c’était un peu ça. Non que j’étais insensible aux lettres avant : j’ai toujours été une lectrice régulière et écris en grande quantité. Mais un jour, j’ai ouvert un livre, puis boum : je n’ai pas pu le refermer avant de l’avoir terminé. C’était loin d’être un un chef d’œuvre de style ou une prouesse lyrique : il s’agissait des Chiennes Savantes de Virginie Despentes, un de ses premiers. Pourtant, ça m’a donné le goût. Je ne sais pas pourquoi. Comme quand on est amoureux sans trop savoir pourquoi exactement. J’ai ensuite acheté toute sa bibliographie, puis celle des féministes différencialistes (celles qui s’opposaient à la théorie égalitariste de Despentes), puis des essais sur le féminisme, puis des écrivaines pas féministes du tout, puis des classiques, puis des contemporains. Rien ne m’arrêtait. J’avais faim et soif de lire et j’étais insatiableun vrai trou sans fond.

Un vendredi de Mai, à 19 heures, des amis voulaient que l’on se rejoigne sur les quais de la Seine pour un apéro. Il faisait beau et les températures s’y prêtaient bien. Pourtant, je n’ai vu que la contrainte sociale, le mauvais vin qui m’aurait fait mal à la tête le lendemain et qui m’aurait empêché de lire. J’ai décliné. La semaine suivante, même topo : j’avais terminé le Despentes mais entamé Karoo de Steve Tesich (un vrai chef d’œuvre !). Là encore, la seule issue pour moi était de le terminer. Ne surtout pas sortir avant de connaître l’issue des 596 pages.

Peu à peu, j’ai écarté mon téléphone au profit d’œuvres littéraires de plus en plus conséquentes : L’idiot, Anna Karénine, Les Détectives Sauvages. Et plus je lisais, plus j’avais l’impression de ne pas avoir assez lu. Plus je lisais, moins j’avais besoin d’autre chose. Comme si la soif d’enivrement avait été résolue par le pouvoir de la littérature. Je n’avais plus besoin de me remplir d’alcool et des autres pour répondre à certaines problématiques personnelles. Je trouvais les réponses à toutes mes questions existentielles dans des livres ; et, quand je n’en trouvais pas, ils me faisaient rêver, voyager, vivre des vies parallèles par procuration.

Mes relations sociales se sont espacées, mes amis ont cessé d’appeler.

Un mois plus tard, je me suis rendue à une soirée. J’avais plein d’histoires fictives dans la tête, je n’arrivais pas à décrocher. Essayez de discuter littérature avec des gens qui ne lisent que très occasionnellement. Essayez de raconter une histoire à quelqu’un qui ne l’a pas lue. Il s’en fout. Et au fond, je le comprenais : moi aussi je m’en tapais de sa vie. J’avais envie de lire. Juste envie de me barrer et lire. Alors je l’ai fait.

La littérature isole-t-elle ? Bien-sûr que oui. A moins d’aller bouquiner à la terrasse d’un café, le lecteur est seul. On ne lit pas à deux comme on commente un film à plusieurs. L’écrivain est encore plus seul. J’en connais qui écrivent de façon collaborative ; mais dans l’ensemble, le mythe de l’écrivain solitaire est plutôt solide– et justifié. Perd-il aux changes ? Assurément pas.

Serait-il manichéen d’affirmer qu’il y a une opposition entre celui qui lit et celui qui vit ? Sûrement. Pourtant, j’en suis convaincue : celui qui lit vit mieux. Car, c’est un fait : la littérature est excluante (surtout si vous fréquentez des cons). Mais elle fait réfléchir. Elle fait se nourrir. Et après, on en est tellement plein qu’on n’a plus faim.

 

 

 

 

 

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Une réflexion sur “Comment la littérature a progressivement fait mourir ma vie sociale.

  1. J’aurai jamais pu résumer aussi bien que toi le pouvoir de la littérature, je me retrouve tellement dans tes paroles. Lire c’est ce qui m’a sauvé et en fait je dirai même que lire m’a sauvé de ma solitude. Même si c’est fictif, que ça se passe dans l’esprit il y a plein de vie dans les livres, plein de compagnons qui nous feront réfléchir. Alors j’aurai plutôt tendance à dire que lire c’est vivre justement, vivre c’est s’entourer de personne que l’on choisit.

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