L'enfer, c'est les autres

Qu’est ce qu’un beauf ?

Hier, je me suis prise, en même temps que j’arpentais un morne et triste couloir dénommé Lafayette Gallery, à qualifier intérieurement une des acheteuses de beauf. Très vite, une question, pas des moindres, a découlé de ma furtive condamnation : sommes-nous tous des beaufs qui nous ignorons ? Le simple fait de qualifier hâtivement ainsi une illustre inconnue sous prétexte d’un langage châtié et d’un look-all-fushia fait-il de moi une beauf ? Je crois que oui.

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Donner son avis en tout et sur tout est pourtant l’essence même de l’être humain. Du moins, de celui, éduqué, qui veut montrer qu’il a une opinion. Plus l’Homme vieillit, plus l’appréciation qu’il est capable d’émettre à chaud sur toute forme de sujet va (à ses yeux) faire de lui une personne valable. Grand bien m’en fasse, alors, de m’exprimer intérieurement sur mon entourage contraint, m’étais-je dit. Et puis j’ai réfléchi.

Qu’est-ce-qui différencie l’individu lambda qui ne peut réfréner ses réflexions primaires  du beauf ? Qui est le beauf parmi ceux, nombreux, motivés par une soif d’exister, qui se jettent joyeusement dans le bain du débat de comptoir ? Probablement celui, s’il en est un archétype, qui impose fièrement aux autres un ensemble d’idées préconçues, témoins d’une absence de réflexion (ou de connaissances) préalables. De surcroit, les idées sont souvent imposées sur un ton péremptoire, à charge de hautes décibels- et surtout, elles sont indiscutables. Ce qui caractériserait ce beauf dont nous tentons de dresser le portrait est donc l’encrage dans des positions figées. Pour faire taire son interlocuteur ? Pas seulement. L’individu apparenté au beauf veut avant tout faire taire la réflexion – l’étouffer dans l’œuf. S’arrêter à la surface des choses : celles qu’il a entendues à la télévision, au détour d’un comptoir et qu’il a peut être un peu déformées. C’est plus simple comme cela. Et moins neurologiquement fatiguant.
Mais l’ensemble des conversations auxquelles s’adonnent les individus aux terrasses des cafés, dans le métro ou dans les locaux de leur boîte ne sont-elles pas majoritairement un pâle amas d’avis aussi fainéants qu’arbitraires ? Si.

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Être en surface. C’est ça, peut-être, aussi. Être une substance incolore mais néanmoins visible qui existe à travers ce qu’elle montre d’elle-même. La volonté excessive de faire à tout prix partie d’une catégorie sociale serait peut-être alors une autres des caractéristiques du supposé beauf. A cet objectif, il répondra par la surface, encore. Par les apparats, notamment. Ceux qu’il pense être ceux de la classe qu’il adule. Si ce n’est une classe, c’est surtout le sentiment d’appartenance à un clan. Et quelle est la condition, pour faire partie d’un clan ? Le signe distinctif. Les logos affichés en lettres capitales sur la face du tee-shirt ne sont donc, ni plus ni moins, que le signe de pactisation avec le capitalisme qui permet à l’individu apparenté beauf de montrer qu’il fait partie intégrante du système. Sur les tee-shirts Lacoste, Ralph Lauren, Nike, il n’y a pas seulement écrit le nom de l’entité qui brasse des millions en vendant des tee shirt en cotons. Il y a écrit, aussi : je suis quelqu’un. Quelqu’un de bien.
Mais la tendance actuelle ne veut-elle pas que des milliers de jeunes dynamiques  n’ayant absolument aucune notion des eighties s’affublent de tee-shirt griffés car c’est so vintage  ? Si.

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Le supposé beauf ne serait donc qu’un individu en mal d’être qui tenterait de toucher du doigt ce qu’il adule. Peu importe s’il doit bouffer des pâtes à l’eau pendant dix jours pour boucler ses fins de mois tant qu’il a pu se payer un modèle de voiture coupé sport d’occasion et qu’on le voit rouler avec.
Mais l’ensemble du monde n’est-il pas constitué d’individus qui essaient de fuir leur condition, par des moyens matériels ou d’autres ? Si.

Dans sa chambre, supposons qu’il y ait des posters de vedettes. Le soir, le supposé beauf, appelons le Killian, est bercé par leur succès. Un peu éclaboussé par les paillettes à travers le papier glacé, aussi. Il les a d’ailleurs touché à Cannes, les stars, une fois. Pour de vrai. Qu’importe s’il les a seulement frôlé du bout de ses doigts. Il l’a sentie sur sa peau : la douce sensation d’être quelqu’un.
Mais une des caractéristiques de l’être humain non psychopathe n’est-il pas aussi de voir naître des sentiments mélioratifs au vu de qualités qu’il juge admirables chez son prochain ? Si.

Finalement, peut-on s’octroyer le droit de qualifier son prochain de beauf ? Evidemment. On a le droit de tout faire, vous savez. Même d’être con. Tentons toutefois quand même de ne pas oublier que nous sommes tous autant que nous sommes d’inconsidérables et inconsidérées auto-rebuts, d’étranges caricatures surfaites et malades d’elles-mêmes qui, elles aussi, essayent de frôler des doigts leurs passions pour exister. La beauf, c’est l’humanité.

 

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