L'enfer, c'est les autres

Rejetée, elle devient superstar du net.

Tous les gens qui n’ont su tirer leur épingle du jeu s’accordent à le dire : internet, c’est de la merde.
Plus de communication réelle interhumains, déversements de haine, bêtise même pas déguisée, vulgarisation de l’information et désinformation, propos discriminatoires, racistes ou homophobes décomplexés… il est vrai que le net n’a pas que  de bons côtés.

Mais pour Laura (alias Lo***-fitness, elle préfère garder un partiel anonymat), ça a surtout été une occasion inespérée de briller. Celle qui l’a sauvée.

Une adolescence douloureuse.

Du collège au lycée, Laura était une adolescente sans histoires. « Personne ne me voyait. J’essayais timidement de me démarquer, mais chacun de mes gestes était transparent », confie t-elle la voix alourdie.

Laura avait un peu d’embonpoint, quelques boutons sur le visage et se sapait chez La Halle. « Je ne sais pas si c’est à cause de ça ou bien parce que, du coup, je n’avais aucune confiance en moi, mais personne ne me calculait », déplore t-elle aujourd’hui. Elle avait bien une amie, mais « elle était aussi timide et moche que moi, ce qui ne nous aidait pas à être conviées aux soirées ». Dès que quelque chose s’organisait, Laura était inéluctablement évincée de la liste.

« Je crois que j’essayais de leur faire de la peine… »

« Ma vie sociale était totalement extérieure à celle des autres. Je les regardais en spectatrice hébétée, incapable d’exprimer mon envie d’en être. J’esquissais des sourires débiles, quand, le lundi, ils parlaient de leurs soirées du week-end. » Laura espérait secrètement que sa bonne humeur et sa docilité provoquerait un déclic chez  ses camarades et qu’ils se décideraient à l’inviter. En y réfléchissant aujourd’hui, elle croit  aussi se souvenir qu’elle essayait de leur faire de la peine. « J’aurais préféré attiser la pitié d’un groupe mais en faire partie plutôt qu’être invisible mais seule », dit-elle. Malheureusement, même les politesses ne fonctionnaient pas.

Son amie a fini par se trouver un mec et l’a laissée tomber. Comme par un lien de cause à effet, Laura s’est encore plus renfermée. « J’étais seule, laide et je commençais aussi à devenir aigrie », se souvient-elle douloureusement.

Et puis,  divers sortes de sentiments sont nés en elle : « je me disais que secrètement, un jour, je me vengerai. Le BAC est arrivé plus rapidement que prévu, mon calvaire s’est terminé. Je l’ai eu haut la main en me promettant qu’il serait le symbole d’une nouvelle vie. J’ai été acceptée dans une école de commerce à Paris. »

Pendant les grandes vacances, Laura a alors déménagé, de la province à la capitale. Elle n’est pas partie en vacances cet été là : elle a bossé sur son corps. En deux mois et demi, elle a perdu 11 kilos grâce à des exercices de fitness et un changement d’alimentation.

fitness girl.png

A la rentrée, elle avait fondu. Laura raconte le revirement : « je voyais que les autres n’avaient pas le même regard sur moi. Ils avaient un regard d’égal à égal. Certains mecs avaient même un regard de désir Ça me faisait une drôle de sensation de sentir ces nouveaux yeux sur moi. Une sensation inédite. »

Péter les stats pour se venger. 

Entre temps, Laura a aussi créé un profil sur Instagram. C’était au début du réseau, vers 2011, tout le monde n’était pas encore dessus.

« J’ai vite compris le fonctionnement et j’ai partagé mes astuces fitness, mon alimentation, des photos de ma perte de poids, et toute ma vie, en fait. J’usais à balle de hastags et chaque like était comme une revanche sur mon ancienne impopularité », dit Laura pour expliquer sa stratégie.

« Je suis devenue vraiment avide de ces appréciations virtuelles. Et, tout en continuant de partager ma vie, je commençais à l’enjoliver, à me mettre des plus en plus de filtres. C’est marrant, je me reconnaissais de moins en moins mais en même temps, je me sentais vraiment bien. », continue t-elle.

Laura se dit comme lavée de toute l’indifférence antérieure qu’elle avait subie.

Très vite, elle atteint les 1 000 followers. Une première petite victoire dont elle ne voulait surtout pas se contenter. Elle a usé de stratégies pour voir sa notoriété s’agrandir, qu’importe la déontologie, qu’importe la pudeur, qu’importe ses valeurs.

Des seins et des likes.

« Je voulais du like. Du like pour me venger. Ca n’augmentait pas assez vite ».  Pourtant en réalité, le profil de Laura subissait une croissance exponentielle incontrôlable. Mais ça ne lui suffisait pas. Elle parle d’une addiction et d’une revanche. « Des likes pour tout écraser. J’ai utilisé la méthode la plus fructueuse que je connaissais : me foutre à poil. Maintenant, j’étais bonne, je n’avais plus de complexes, alors j’ai simplement viré mon tee-shirt, puis le bas. Moi en position suggestive, en string devant ma glace en prétendant montrer les résultats de mes abdos, moi de face en gonflant ma poitrine et rentrant le ventre pour dire merci à mes followers… Le tout accompagné des hashtags adaptés, et, grâce à une photo particulièrement littérale, j’ai gagné 500 followers d’un coup. »

Comemnt je suis devenue star des réseaux.png

Déjà  loin, la Laura impopulaire et anodine : « mon compte est devenu la référence des filles qui voulaient me ressembler mais aussi celui des quetars qui voulaient me baiser. A l’école de commerce, j’avais rattrapé la confiance qui m’avait tant manqué pendant toutes ces années. Je me suis fait un tas d’amis, les plus beaux, les plus populaires, ceux que j’enviais le plus, ceux que j’avais toujours rêvé de fréquenter. » Quand on demande à Laura ce qu’il en était de leurs facultés intellectuelles, elle répond, interloquée : « Ca, je ne sais pas. Pourquoi ? ». Ses amis savaient-ils, à propos de son passé ? Elle nie : « Je ne leur ai pas dit, évidemment. C’était moi la meneuse, pour une fois  »

Laura a un mec, influenceur lui aussi. Elle parle de leur histoire : « en nous mettant ensemble, on a encore doublé notre nombre de followers. Ma mère n’en revenait pas, elle n’aurait jamais cru que sa fille deviendrait quelqu’un d’épanoui. Mes boutons sur la gueule, entre temps, grâce au sport et à la fin de l’adolescence, sûrement, avaient disparu. J’étais maintenant une femme populaire. Et j’étais bonne, qui plus est. », elle affirme, sourire en coin. 

« Si on a du talent, c’est encore mieux »

Laura se dit entièrement satisfaite de son parcours et dit merci à l’internet : « aujourd’hui encore, je suis tout à fait reconnaissante de l’apparition de facebook, instragram et snapchat. Il permet à ceux qui ont moins de facultés de socialisation de se réveler. C’est une deuxième chance, pour eux. Ce n’est pas Norman, Enjoy Pheonix ou Natou qui diront le contraire. » Si on a du talent, c’est encore mieux. Laura se dit un peu déçue d’en être dénuée.

Elle est néanmoins confiante quant à l’avenir : « je n’ai pas peur des retombées. Au moins, j’aurais vécu mon instant de gloire. Ma vengeance a été saine : elle m’a fait perdre du poids et gagner confiance en moi. Quand je suis au magasin ou au restaurant, je n’ai plus peur d’exister, je m’adresse aux vendeurs ou aux serveurs la tête haute, yeux dans les yeux et leur regard me plaît. Quand j’entends un vieux ou un jeune critiquer amèrement les réseaux sociaux, intérieurement, je ris. Je ne leur dis surtout pas. S’ils savaient , s’ils savaient à quel point les réseaux m’ont sauvée. »

 

Publicités

Une réflexion sur “Rejetée, elle devient superstar du net.

  1. L’article est super bien écrit, et intéressant… Cependant, c’est dommage que cette Laura existe par cela. Car c’est le mot, elle se sent exister grâce aux réseaux, en enxhibant son corps, et je trouve ça affreusement dommage. Même si cela a pu l’aider à se sentir mieux. C’est comme si finalement, elle ne se résumait qu’à ça : le nombre de followers, les likes, or, tout ça est virtuel. Les 1000 followers qu’elle a eu ne l’appréciait pas elle, comme personne et individu à part entière, mais juste ses photos ou son corps ou astuces fitness. Je comprends que la période du lycée ait été compliquée, mais on ne peut pas vivre et être dépendant à ce point des réseaux, ça prouve qu’elle est encore extrêmement dépendante de l’opinion des autres… Enfin bref, mise à part ca, je suis tes articles depuis un moment et ils sont très intéressants et la manière dont tu écris est captivante!

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s