L'art au service de la phobie sociale.

J’ai trouvé la nouvelle Françoise Sagan

Elle est à la toute fin de son enfance, à l’orée de son adolescence. Pour les vacances, ils partent dans une maison qu’on leur a prêtée, sur l’Ile de Ré, avec ses parents et son petit frère. D’habitude, ils vont au camping, parce que c’est moins cher, parce que là est leur place. Cette fois là, c’est différent. Là-bas, ses parents lui disent : va leur parler, va te faire des amis. Elle n’ose pas. Ces gens ne lui ressemblent pas. Et puis, qu’est-ce-qu’ils auraient à faire d’une grande gigue, avec des allumettes à la place des jambes, avec l’apparence d’une enfant ? Sa mère lui dit : décoince-toi, moi à ton âge… Puis, elle lui fait le coup du « va-le-voir-il—te-regarde ». Alors, elle y va. C’est un échec cuisant. Il l’oriente, lui conseille des lieux, ne lui sourit pas,  ne l’invite pas. Sa mère assiste à la scène. Elle cesse ensuite de la harceler pour qu’elle se fasse des amis.

Plus tard, un garçon la regarde, de loin. Est-ce vraiment elle qu’il regarde ? Est-ce pour se moquer ? Est-ce parce qu’il est choqué par son apparence ingrate ? Un jour, elle se confronte au regard d’une fille, dans un magasin. Elle est impressionnée par cette fille, elle baisse son regard face à elle. En levant de nouveau les yeux, elle se rend compte : cette fille, c’est elle. C’est son reflet dans le miroir. Le garçon va revenir

Dans La légèreté, récit alternant une narration à la première personne et une narration à la troisième personne sur cette même narratrice, il y’a  l’envie de vivre, pressante, suffocante. « Du haut de ses quatorze ans impatients et furieux », elle attend que quelque chose ne se passe. Parce qu’elle est en âge, à la frontière entre l’enfance et la liberté. Le quotidien de ces vacances est lourd, quelque chose pèse la famille, une tension. La mère est malveillante, nocive, pleine de paradoxes. A sa fille, elle essaie de parler désir, première fois. Elle a tout plein de théories sur les « jeunes filles », comment doivent se comporter les « jeunes filles ». Quand la dernière daigne répondre, évoquer l’envie de plaire, sa mère recule de trois pas. Comment, comment peut-on être perverse à ce point ?

Ca et là, des réflexions sont posées, naïves mais toujours pertinentes, fines. Elles émanent de la pression : parentale, sociale, patriarcale

pourquoi les femmes.png

Parsemant le récit, aussi, crues et belles, des anecdotes émouvantes, sur l’amour fraternel, si fort mais qu’on banalise parce qu’il est acquis, quotidien, routinier. Une perte d’un être cher, dont le spectre nourrit la profondeur de l’oeuvre. Des scènes banales que l’écriture rendent poétiques.

L’ouvrage, c’est aussi et beaucoup sur les diktats corporels qu’une adolescente subit de plein fouet – via les magazines, la famille, l’entourage. Cette amie de la famille qui rit quand elle croit voir se dessiner un peu de cellulite sur les cuisses de la « jeune fille ». Ces modèles sur les magazines dont les peau sont toujours si lisses… A cause de ça, de tout ça, elle « ressent physiquement que son attirail et ses manières ne sont pas les bonnes ». De son corps, elle attend le changement aussi bien qu’elle le redoute. Ce corps dont elle veut tellement qu’il plaise.

La légèreté, c’est donc aussi le récit de l’attente. L’attente d’être soi, celui de la transition difficile, l’adolescente ingrate et complexante, ce « corps de en devenir, chantier pas encore terminé et déjà imparfait ».

Et puis, en filigrane, cette sensation d’infériorité sociale. Le mépris de son statut. La honte, quand, au restaurant, elle voit bien, par des gestes indicibles, que sa famille n’est pas pareille à ces gens. La peur, au moment de l’addition, que le père fasse une remarque gênante sur la note. Le souvenir, qu’elle admet peut-être exagéré, de la grand-mère qui veut remporter la bouteille de vin pas finie du restaurant. En ce sens, l’ouvrage fait parfois penser à La Honte (Annie Ernaux) qui traite aussi du complexe social et remet en question le souvenir erroné par l’envie de se rappeler.

Mais il est surtout, je trouve, dans la lignée de Sagan, de son premier et plus (seul ?) réussi roman, Bonjour Tristesse. Comme lui, il est plein de mélancolie, d’interrogations sur la pesanteur de la vie, la cellule familiale et l’adolescence sur fond de vacances d’été.

Cet ouvrage, c’était également le premier d’Emmanuelle Richard.
{Un deuxième a depuis été publié, Pour la Peau, aussi beau.}

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s