L'enfer, c'est les autres

Pourquoi le féminisme ne devrait être une option pour personne.

La dernière fois,  au détour d’une conversation, après une énième banalité sexiste, l’envie m’est venue. Je me suis prise à énoncer mon intérêt pour la cause. « Toi, féministe ? », on m’a alors répondu avec un ton mi-méprisant, mi-incrédule. On a ajouté : « mais tu te maquilles, ton mec t’offre des trucs, et t’es trop douce ».

Eloquente réalité : même si certains magazines féminins ou web médias commencent à s’en emparer pour cause de rentabilité, le féminisme est encore un gros mot.
Beaucoup de femmes, d’hommes, célèbres, anonymes, refusent d’être assimilées aux luttes féministes parce que ça fait sale. Dans l’imaginaire collectif, cela renvoie à un ensemble de clichés, sur l’agressivité, la violence, le sexisme. On retient les discours extrêmes, les seins des Femen. Et puis, le féminisme, ce n’est pas féminin. Socialement, le féminisme, ça ne fait pas bien. Il vend mais on entre pas vraiment dedans. 

Féminisme : un  phénomène de mode provisoirement galvaudé ? 

Il est partout, tout le temps, et souvent n’importe comment. On l’évoque, on racole avec, on fait cliquer, on créé des tee-shirt, des faux-débats avec de vraies histoires. L’avez-vous remarqué ? Sur les réseaux sociaux, le féminisme a commencé à se développer.

Sur Facebook

 Si l’on traîne quelque peu du côté de chez Mark, déjà. Du manspreading (les hommes qui écartent les jambes dans le métro, débordant sur les sièges voisins) au manterrupting  (les hommes qui interrompent les femmes au cours d’une conversation- forme de censure déguisée) en passant par le mansplaining (un homme donnant une explication condescendante à une femme, partant du postulat qu’il sait mieux parce qu’il a une bite) à la charge mentale (dans un couple hétérosexuel, cela correspond à la gestion du foyer au quotidien par la femme), tous les magazines digitaux se sont découvert une passion subite pour le sexisme ordinaire. Depuis quelques semaines, on se relaie, se récupère, se recycle, se ré-invente pour le traiter puis le contester. Soit.  

Sur Instagram

Sur le réseau consacré à l’image, on relaie les tendances avec l’infime espoir d’en créer pour pouvoir devenir à son tour l’un de ces prochains influenceurs rémunérés pour raconter leur fausse life. Depuis peu, pèle mêle entre un avocado toast, une citation de Oscar Wilde et un selfie #nomakeup au réveil, on lutte aussi pour des causes. Dior créait notamment récemment un outil de marketisation du féminisme.

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Imaginé par Maria Grazia Chiuri,  le tee-shirt slogan « we should all be feminists » en coton et lin blanc se saisit du titre de l’ouvrage éponyme de Chimamanda Ngozi Adichie.  Il a été à l’origine de la naissance par centaines de féministes (et lectrices) insoupçonnées. Pour 550€, grâce à lui, elles ont décidé de faire d’une pierre deux coups : dévoiler au grand jour leur admiration pour l’écrivaine nigérienne tout en s’inscrivant dans un processus de vulgarisation. C’est noble.

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Les sites web qui prônent un féminisme chou

Et puis, il y a les adeptes du féminisme choupi (évoquées par Slate).  Le salon des dames en est sans doute l’exemple le plus illustre. Sur leur site, des petites rubriques soigneusement girlyssisées expliquent comment on peut rester une fille féminine même en étant une féministe. A l’origine du projet, deux fondatrices, l’une auto-proclamée « plume« , ayant « mille idées par seconde » et « petite prodigue du digital » et l’autre ayant le « groove de Beyoncé », en « talons de 12 et rouge à lèvres plein phare ».

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Leur truc à elle ? Voir plus haut que les grattes-ciel. Du coup, elle veulent « être dans l’action et point barre », même si elles concèdent que « c’est peut-être naïf comme démarche ». Sur le site, photos et titres ultra subversifs à l’appui, elles débattent à coups de gros arguments et de photos toute choupi. Chacun des sujets témoigne d’un travail d’investigation hautement perceptible, aucunement caricatural. Dans l’article « Les femmes surdouées font peur aux hommes »,  on commence par exemple par nous expliquer que « être surdouée c’est glam que lorsqu’il s’agit de Steve Jobs ».  Pourquoi ? Parce que Steve Jobs est un homme ? Parce que pouvoir être une femme glam supposerait qu’il faille n’être doté que de facultés intellectuelles médiocres ? Parce que les hommes sont glam quand ils sont intelligents et les femmes sont glam quand elle sont sensibles et douces ? Ensuite, l’article explique qu’une femme intelligente, « de par son hypersensibilité » (ça n’a rien à voir avec une question de QI, nous dit-on), intimide son « adversaire » (l’homme, on nous dit), parce qu’il a du mal à supporter qu’on « lui arrache le masque ». C’est donc ça : tout n’est qu’affaire de combat intersexe et de traits de caractères biologiques qui les opposent.  Toute les semaines, on a droit à un nouveau Mood-ticket, « la newletter la plus féministe du web ». Cool, même plus besoin de perdre son temps à lire De Beauvoir, cette féministe un peu masculine à qui on aurait quand même conseillé un peu de lipstick

Les magazines féminins qui font table rase du passé

Le 8 Mars, c’était la journée internationale du droit des femmes. Alors, la rédac’ chef de Elle et celle de Glamour ont toutes les deux eu une révélation. Elles ont choisi d’investir la cause, à fond ! Tant pis si historiquement les magazines féminins se sont soigneusement affairés à représenter les femmes comme des objects-êtres-sensibles-et-hyper-consommateurs-qui-devaient-prendre-soin-de-leur-ligne-pour-plaire-aux-hommes-et-avoir-des-enfants. Après sa révélation, donc, Céline Perruche (rédac en chef de Glamour) explique qu’elle a choisi l’autrice Leïla Slimani comme porte voix du féminisme car c’est une fille « à qui on aime ressembler », « douce », « souriante » et « déterminée ». Bah ouais, là encore, faut quand même pas déconner, on allait pas prendre un garçon manqué pas épilé.

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Les féministes agressives, aux « mots aussi violents que leur attaques » (c’est bien connu, le féminisme se résume à cela), on ne va tout de même pas s’y associer. Pardon mais faut vraiment pas déconner !

Dans un genre tout à fait assimilable, il y a eu l’édito de Elle. Je voulais le traiter, car j’aurais pu, j’aurais vraiment pu, commenter chacune des lignes de cette pauvre jeune femme silencieuse et « complexée » par son féminisme. Malheureusement, j’ai vomi avant.

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Heureusement, une journaliste de Brain-magazine a rédigé un billet dans lequel elle commente le torchon édito mélo dramatique. Elle explique, entre autres, pourquoi décrire les féministes via des affirmations caricaturales (« suis-je assez féministe si je ne sors pas les griffes systématiquement à la première inégalité homme-femme ? »)  est l’illustration même de l’anti-féminisme.

Malgré tout, comme Céline et Erin, j’ai choisi de rester chou et ne pas oser m’insurger tout de suite. Car, si le mouvement sociétal, bien réel, est galvaudé par les  putes à clic qui se plagient les uns les autres ou par les féministes fantasmées, le débat sur l’égalité hommes-femmes est de plus en plus abordé.  Le web met en lumière, parmi un amas d’infos qu’il faut savoir trier, l’importance de combats qui concernent les femmes. L’endométriose, le prix des serviettes hygiéniques et la maltraitante gynécologique demeuraient par exemple jusqu’ici niés.  L’avantage des réseaux sociaux est aussi de toucher des publics qui ne sont pas des niches : du (f)lot digital des articles buzz web, des féministes en herbe sont sûrement nées. Qu’importerait alors les intérêts opportunistes que certain(e)s en tirent ? 

Groupuscules activistes féministes

Certaines, non-semblables à cette pauvre Erin de l’édito, ont tout de même réussi à sortir de leur « féminisme complexé ». Dans la lumière plutôt qu’en postant « ici et là un mantra féministe », elle mènent des actions concrètes dans l’espace public afin de défendre les droits de l’ensemble des femmes, lutter contre la discrimination, le sexisme et les inégalités.

Les Femen

Les Femen utilisent leurs corps comme arme politique, et cette forme de politique radicale se nomme le « sextrémisme ». Récemment, elles s’immisçaient au meeting de Marine Le Pen avec des bouquets de fleur pour dénoncer son discours faussement féministe.

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Les Chiennes de Garde 

Les Chiennes de Garde, autre groupe féministe mixte et international, mènent également des actions depuis 1999 pour éradiquer les insultes sexistes qui règnent insidieusement dans l’espace public et les médias. En 2011, elle menaient une campagne contre « la putanisation des petites filles », celles posant en couverture des magazines féminins habillées et maquillées comme des adultes en prenant des poses de séduction.

Virginie Despentes

Écrivaine, Virginie Despentes a fait de Baise moi (1993),  le roman prescripteur d’une nouvelle forme de féminisme. Elle y mettait en scène, de manière presque inédite, deux héroïnes consommant violence, alcool et sexe à outrance. Dans chacun des ouvrages de Virginie Despentes, depuis, on retrouve une critique plus ou moins directe des codes sémiotiques imposés aux femmes dans les sociétés occidentales contemporaines.

Paye ta Shnek

Paye ta shneck est un Tumblr participatif féminin créé il y a 5 ans. Il réunit les témoignages des harcèlements sexistes dans l’espace public. Le site se veut espace de libération des voix et forme de soutien.

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Les Glorieuses

La page Facebook des Glorieuses est suivie par 36 000 personnes. Y sont partagés quotidiennement des billets d’humeur. Dernièrement, Les Glorieuses traitaient l’appropriation culturelle, l’appréhension de son propre corps et le féminisme dans la publicité. Le ton est toujours léger et abordable, mêlant journalisme gonzo et tribune. Les Glorieuses sont aussi et surtout à l’origine d’une newsletter lancée en Octobre 2015 réunissant 10 infos féministes. Elle est envoyée chaque semaine à ses lectrices.

Pourquoi le féminisme ne devrait être un option pour personne 

Toutes ces organisations sont aussi déconsidérées que dévalorisées par un large panel (mon amie de l’autre fois, quelqu’un de ton entourage, des personnages publics…) car jugées tantôt violentes, tantôt vulgaires, tantôt provocatrices, tantôt rétrogrades.
Comme l’exprime une féministe Canadienne dans La domination masculine, cette stagnation est due à  « l’impression d’être arrivé là où l’on devrait être », et à  « l’illusion de la réalité contre les faits ». Entretenue chez les jeunes de classes sociales privilégiées ou classes moyennes, l’idée que la lutte est achevée fait bonne route. C’est pourtant faux.

Il y a eu deux premières vagues qui ont fait des remous. La première s’étale des années 1850 à 1945. Les militantes (notamment les suffragettesmembres de la Women’s social and political union) luttèrent contre les conditions de travail des femmes, le droit à l’éducation (avant 1881, l’enseignement primaire n’était pas obligatoire pour les filles; et avant 1924, les programmes du baccalauréat n’étaient pas les mêmes pour les filles que pour les garçons) et le droit de vote (acquis en 1944). 

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Lors de la deuxième vague (dont Simone & Simone portaient fièrement le drapeau), à partir de la fin des années 60, on conteste l’inégalité des lois, l’omniprésence du modèle patriarcal. On conquiert aussi évidemment le droit à l’avortement. 

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On parle d’une troisième vague (d’autres la qualifient de 4ème) depuis les années 90. Celle-ci a pour préoccupations de se détourner des idéologies et de prendre en compte les minorités racialesfemen-paris-galleryphoto-paysage-std.jpg

Certaines la remettent en cause car elles ont l’impression que le combat est moins immense. Rappelons pourtant qu’il demeure en France et dans le monde entier de nombreuses inégalités entre les deux sexes. Sais-tu, toi qui n’oses assumer ton féminisme, que dans nombre de secteurs, à travail égal, le salaire n’est pas égal ? Sais-tu, toi qui n’oses assumer ton féminisme,  que les femmes, en Italie, n’avaient pas le droit de demander le divorce jusque dans les années 1980 ? Sais-tu, toi qui n’oses assumer ton féminisme, que dans certains pays du monde, des femmes n’ont pas le droit de refuser un rapport sexuel, et que le viol y est donc légal ? Sais-tu, toi qui n’oses assumer ton féminisme, que les inégalités sont encore telles qu’il n’existe pas encore de nom féminin pour des métiers exercés aussi par des femmes ? Sais-tu, toi qui n’oses assumer ton féminisme, que  l’inégalité est encore telle qu’une expression a été créé pour définir l‘impossibilité pour nombre de femmes à la fois actives et mères de famille de progresser dans leur carrière et /ou en entreprise : le plafond de mère ? (Plus de 70% de mères sont pourtant en activité en France).

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Ce n’est que professionnel, moi je m’en fous, mon mari travaillera pour moi, tu vas me dire. Et je te dirai que dans la sphère privée aussi les inégalités sont présentes. Je te dirai surtout que le masculinisme est aussi et surtout à la défaveur des hommes. Si vous voulez avoir des enfants, par exemple. Car c’est sûrement ce que tu veux : tu considères peut-être que la maternité est le lien naturel d’une femme, le plus grand de ses accomplissements. Je te souhaite de le considérer toujours lorsque ton enfant naîtra. Ton mari ne sera en effet sûrement pas informé de ses droits à prendre un congé parental. Grâce à la loi pour l’égalité hommes-femmes, le second parent a droit d’en demander autant que la mère, c’est à dire 6 mois (au lieu de 11 jours). Aujourd’hui, 97% des bénéficiant du congé parental sont pourtant des femmes.

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Finalement, si tu savais, ma cocote, comme il est important d’assumer ton féminisme (même si on te comprend, c’est vraiment dur de pouvoir s’affirmer parce qu’on est des femmes douces et fragiles avant tout). Car le féminisme n’est pas une affaire de femme. Ce n’est pas l’affaire de  « fille qui veut dominer les hommes ». Ce n’est pas non plus l’affaire de celle qui a une  « revanche à prendre ». Le féminisme, c’est une affaire de droits collectifs, d’égalité.  Et, c’est promis, si tu t’y plonges, rien qu’un peu, tu auras le droit de continuer à t’épiler. 

 

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