L'enfer, c'est les autres

Ce jour où j’ai décidé de dramatiser le sexisme

« Ah, les filles »… J’ai entendu cette phrase pendant des années sans qu’elle ne me fasse ni chaud ni froid. Au détour d’une conversation, balancée en l’air aussi bien par des hommes que par des femmes, elle me glissait dessus comme les nombreuses autres conneries qu’on m’adresse quotidiennement.

Et puis, un jour, on était en voiture. Je trouvais la conversation naze, alors j’ai voulu en changer. J’ai fait part de l’émotion procurée par ce que j’avais vu lors de la journée : deux vieux qui se tenaient la main. J’ai dit avoir trouvé la scène touchante car emplie d’affection. J’en rajoutais un peu des fois que ça puisse inspirer de la profondeur à mon interlocuteur. A la place, il m’a répondu : « ah, les filles », en soupirant. C’est à ce moment précis que j’ai eu envie de le gifler.

Pas de chance pour lui : c’était l’obstacle sur la route de l’arrêt de mon indulgence, le conducteur. Avec lui j’arrivais au point mort. Peut-être car, ouvrages aidant, mes convictions féministes ont eu le temps d’éclore avec le temps. J’ai peut-être aussi simplement grandi. J’ai évolué. J’essaie de ne plus parler en raccourcis, de ne pas classer les êtres humains dans des catégories raciales, genrées, ou sociales. J’essaie d’appréhender le monde comme il est, en somme : plein de contradictions, de justes milieux et de subtilités. Et, si mon conducteur ne veux pas les saisir, qu’il ne m’impose pas sa voie rapide.

Je lui ai répondu, avec un prégnant début d’exaspération : ah bon, en quoi ? Je suis une fille, dans un « ah les filles » car j’ai été émue, comme une fille ? Dis-moi, en quoi peut-on parler pour tout un ensemble (constitué de 34,4 millions en 2017) dont le seul point commun est un vagin ?

Le pauvre, il a perdu ses moyens. Il faut dire que l’affirmation, aussi sexiste soit-elle, est si usitée qu’elle est entrée dans le langage courant. Elle a été balancée comme ça, sans réfléchir, histoire de jacter. Le « ah les filles » (et son homologue masculin « ah, les mecs »), on n’y fait plus attention. D’ailleurs, on y a jamais fait attention  : on a toujours banalisé la généralisation.

Pourtant, même me convaincant de cela, j’ai continué de vouloir en découdre. Parce qu’en fait, le problème, c’était précisément ça : la banalisation. Le conducteur n’était qu’un des dommages collatéraux du sexisme ambiant, courant, incrusté dans les mœurs. Il était seulement l’illustration de quelque chose d’insupportable, si je peux être un peu drama.

En vérité, il existe sûrement des tas de filles qui ont envie de faire partie de ce « ah les filles » (sûrement les mêmes qui disent à leurs mecs qu’elles veulent se faire une « soirée entres nanas », que « nous les filles on veut juste un mec pas connard qui prenne soin de nous » ou qui affirment qu’il « y a des trucs que seules les filles peuvent comprendre »). Grand bien leur fasse. Mais laissez-moi, je vous prie, ne pas faire partie de ce « ah les filles ».

Car : suis-je pareille à cette aventurière qui chevauche les routes seule en sac à dos ? Sûrement pas. Suis-je semblable à cette selfie-compulsive qui fait de son rapport à l’esthétique le centre de ses préoccupations ? Un peu, mais pas tout à fait. Ce sont des filles, mais je ne suis pas comme elles. Je suis peut-être un mélange de toutes celle- là, mais un mélange qui requiert des nuances. Un mélange qui ne se réduit pas à un « ah les filles ».

A ce stade, je dois pourtant bien admettre que ce sexisme ordinaire m’a rassurée pendant des années. Il me donnait l’impression d’appartenir à un groupe. Il me donnait une identité, parfois même de l’importance. Il me permettait d’avoir à la fois une singularité et une collectivité. Quand j’étais petite et que je me plaignais, on me disait « ah, les filles », puis j’étais contente et fière.

Cependant, maintenant je le sais : ce « ah les filles »,  est dangereux. Dangereux parce que tout ce qui stigmatise, qui classe, qui range, est dangereux. Dangereux car il suggère que le sexe détermine les facultés intellectuelles, émotionnelles, comportementales. Dangereux car en voulant rassembler, il exclut. Dangueureux car il convainc les gosses que les filles sont des chouineuses et les petits garçons des battants.

La seule chose que l’on ne peut nier (même si certaines écrivaines essentialistes diront le contraire) sont des attributs corporels, métaphysiques.

Tout le reste dépend de l’éducation, du formatage social et constructions inculquées insidieusement aux enfants dès leur jeune âge. On ne naît pas femme, ni homme : on se construit en réponse aux codes sémiotiques induits aux deux sexes. Libre à chacun et chacune de s’enfermer dans la cage de son genre, si ça le rassure.

Libre aussi à chacun et chacune de ne pas le faire. A mon conducteur, de 30 ans mon aîné, j’ai simplement voulu affirmer qu’il n’y a pas de constat genré. Il y a lui, son sexe, son cerveau, son corps. Ce sont trois choses différentes, aucunement liées. Qu’à son âge, il devrait avoir eu le temps de se documenter : les filles ne naissent pas dans les choux avec une palette de maquillage et d’émotions prédestinées. Dans sa belle bagnole, une bagnole de mec, je me suis soudain sentie sacrément étriquée. La puissance, le moteur, les options, ça n’a pas suffit pour que je me sente protégée. Pourtant je suis une fille, une fille a besoin d’être protégée.

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